dimanche 16 janvier 2011

Des trains

Seul intérêt de la ville un dimanche, c'est incontestablement les trains. La rumeur vague annoncée sur la colline avant la synagogue, puis enfin la gare. Tout un chamboulement de fers, d'aciers finissant péniblement sa course dans un long crissement de freins. Ce n'est plus un chant de vapeur et de fumée mais tout de même, ils portent encore cette charge héroïque avec leur lot de vieilles histoires en partances. La gare, parfois tout juste une maison, ce n'est au fond que le "plancher des vaches", l'horizon plus plat et morne duquel rien ne monte. Ce n'est qu'un passage avec ces gens noirs souvent pressés, le regard envouté par les horloges et  les panneaux d'aiguillage porté par un brouhaha saisissant quand la foule se livre tout cru au long serpent qui chenille sur l'un des quais.

Tout le monde semble là, qu'il soit français ou d'ailleurs. L'idiot, d'abord, qui déteste les gares, les hasards et "les retards coutumiers"... les trains qu'il a vendu en tant qu'usager et qui ne marchent plus, lui qui ne comprend pas pourquoi. Ils sont nombreux ceux-là, l'horloge scellée autour du cou, avec leurs valises énormes, leurs mallettes, leurs paquets de toutes sortes, qu'ils trainent comme Sisyphe détalant dans le hall et sur le quai, toutes roulettes dehors, écrasant, bousculant, méprisant, insultant tout ce qui se présente sur leur passage.  C'est ainsi qu'un couple interpelle une dernière fois le chef de gare en lui rappelant l'heure de sa promesse. Cette fois, c'est une jeune femme à la casquette grise, violette et jaune qui tient un sifflet à la main. Elle écoute et hausse les épaules. Que peut-elle répondre? Ce sont toujours les mêmes qui crient, ceux qui sont pressés, qui ont "des responsabilités, un travail important -plus que celui des autres- une lourde charge, dont ils ne voudraient pour rien au monde se séparer parce que c'est avant tout ce qui leur permet d'avoir ce genre de comportement. Ils n'ont pas peur de hurler, ils n'ont pas le temps et cela leur donne raison.

Le passager de "troisième classe" existe, quoi qu'on en dise. Il est là près de la porte, assis sur un strapontin, il est jeune, porte un survêtement et une casquette. Il a mis le son de la musique de son téléphone cellulaire au maximum de façon à se faire entendre de tous, à défaut d'être autrement respecté. Sans doute est-ce une manière de dire ce qu'il pense, de marquer son territoire entre les portes coulissantes des deux wagons et les toilettes? Il y a avec lui tous les autres: amoureux, désespérés, voyageurs et bagnards en fuite, qui portent sur eux tristesse et joie comme ce fantôme sur la jetée,  planté sur le départ. Et tout cela se mélange comme le paysage d'un tableau qui poserait en principe la question du hasard et son destin.

Mais au fond, tout cela n'est-il pas déterminé? Tant de choses sont dites ici sur ce pays que l'on traverse de part en part. La partition se défait comme elle s'est jouée ailleurs ou auparavant. Chacun rentre chez soi, comme le train démarre et passe.

(A son bord apparaît le couple qui contestait  tout à l'heure, soigneusement installé dans un wagon de première classe, le jeune homme qui passait sa musique à toute puissance est appréhendé par un contrôleur.)
Voila comment j'imagine le sort de ce train et de son équipage, faisant disparaitre avec lui le moyen d'un voyage idéal. On a vu plusieurs types de trains passer sur ce continent...  qui ne s'arrêteront jamais.